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Encourager le dialogue au Nigéria pour réduire les conflits agro-pastoraux

Projet terminé
  • Nigeria
  • Paix et réconciliation
  • Avr. 2022 à Août 2025

En partenariat avec l’ONG Search for Common Ground, Innovations for Poverty Action propose de réaliser une enquête par téléphone mobile destinée à enrichir l’évaluation d’impact d’un projet innovant : introduire des formes de dialogues entre agriculteur.rices et éleveur.ses afin d’étudier si ces contacts peuvent réduire les conflits agro-pastoraux au Nigeria.

Projet porté par :

Le contexte

Les conflits entre agriculteur.rices et éleveur.ses constituent un défi majeur dans l’ensemble des pays sahéliens. Au cours des dix dernières années, leur complexité s’est accrue, en particulier au Nigeria, sous l’effet des tensions liées à l’accès aux ressources, de l’érosion de la confiance entre les communautés et de l’exploitation des tensions intercommunautaires par des groupes armés. Par ailleurs, dans des contextes soumis à de fortes pressions environnementales, les éleveur.ses nomades sont contraints de se déplacer vers des zones agricoles, ce qui alimente les conflits et les violences (McGuirk et Nunn, 2024 ; Eberle et al., 2020).

Les différends portent notamment sur les dégâts causés aux cultures par le bétail, l’obstruction des couloirs de transhumance ou encore l’empoisonnement du bétail par des herbicides et pesticides. Ces tensions dégénèrent fréquemment en violences. Dans la seule région de la Middle Belt au Nigeria, les affrontements entre ces deux groupes seraient responsables de 1 000 à 2 000 décès chaque année (International Crisis Group, 2017 ; ACLED, 2022 ; ACLED, 2023).

Cette dynamique d’escalade a progressivement conduit les communautés à limiter leurs interactions. Dans la région de la Middle Belt, les agriculteur.rices et les éleveur.ses vivent désormais majoritairement dans des villages distincts et entretiennent peu de contacts au quotidien. Selon les données de référence de l’étude (2019-2021), plus de 60 % des responsables communautaires indiquent que les deux groupes résident dans des villages séparés, distants en moyenne de 2,2 kilomètres. Seules 44 % des communautés partagent un marché commun.

Dans ce contexte, l’absence de contacts réguliers peut fragiliser les canaux de communication et compliquer la résolution des différends. L’insécurité liée aux conflits entre agriculteurs et éleveurs ne touche pas uniquement les villages concernés, mais l’ensemble de la région de la Middle Belt, y compris les villes et les centres urbains, en raison de la propagation potentielle des violences.

L’innovation

Le projet vise à réduire la prévalence des conflits et des différends agro-pastoraux en renforçant la confiance entre les groupes, en développant les réseaux sociaux intercommunautaires, en favorisant la coopération et en consolidant les mécanismes de résolution des conflits.

Il cherche à mieux comprendre dans quelle mesure favoriser des interactions entre agriculteurs et éleveurs influence les niveaux de coopération, de différends et de violence entre ces groupes. À cette fin, l’ONG Search for Common Ground a conçu et mis en œuvre des sessions de dialogue intercommunautaire réunissant entre 56 et 60 participant.es, agriculteur.rices et éleveur.ses confondus, pour chaque rencontre. Deux types de ces dialogues ont été organisés :

  • Une série d’ateliers centrés sur un sujet d’intérêt commun, la santé et n’abordant pas le conflit entre communautés ;
  • Une autre centré au contraire sur la résolution des conflits, explicitement mis en discussion.

En partenariat avec Innovations for Poverty Action cette approche a été évaluée au moyen d’un essai contrôlé randomisé (afin de mesurer l’impact de ces dialogues sur les conflits entre agriculteurs et éleveurs au Nigeria et de produire des connaissances utiles à d’autres contextes sahéliens.

Par ailleurs, le financement du FID a soutenu la mise en place d’une enquête innovante fondée sur l’utilisation de smartphones dans trois États nigérians – Benue, Nasarawa et Plateau. Des smartphones ont été distribués à un agriculteur et à un éleveur référents dans chaque paire de communautés, accompagnés d’une formation spécifique, afin de permettre la collecte régulière de données sur les conflits. Cette méthode visait à favoriser une collecte de données plus fréquentes et de meilleure qualité que les enquêtes en présentiel. Celles-ci ne permettent en effet généralement pas de mesurer les effets des interventions que jusqu’à un an après leur mise en œuvre.

Résultats et apprentissages

Dans l’ensemble, les résultats montrent qu’accroître les interactions entre groupes dans un contexte de conflit actif ne conduit pas automatiquement à une amélioration des relations. Les effets des interventions se révèlent contrastés et même, dans certains cas, contre-productifs.

Les interventions favorisant les contacts sans traiter directement les causes du conflit produisent des effets limités et peuvent même dégrader les relations. Celles qui abordent explicitement les conflits semblent davantage susceptibles de transformer certaines dynamiques entre les groupes, mais elles comportent également des risques d’effets indésirables. Des différences importantes ont été identifiés entre chaque type d’intervention :

  • Les ateliers de sensibilisation à la santé (sans traitement direct du conflit)

Ces ateliers ont eu des effets négatifs inattendus. Au lieu de renforcer la confiance, ils ont été associés à une dégradation des perceptions réciproques entre agriculteur.rices et éleveur.ses. Les liens sociaux ne se sont pas renforcés (-0,06 écart-type par rapport au groupe témoin), l’empathie a diminué (-0,12 écart-type) et les stéréotypes ont légèrement augmenté (+0,06 écart-type). La coopération n’a pas progressé et a même reculé chez les éleveurs (-0,06 écart-type).

  • Les dialogues intercommunautaires centrés sur les conflits

Les dialogues abordant directement les enjeux de conflit ont produit des résultats plus encourageants, bien que toujours mitigés.

Ils ont amélioré la communication entre les responsables communautaires, renforcé les réseaux de sociabilité (+0,13 écart-type) et favorisé les échanges entre communautés. Des signes d’une hausse de la coopération parmi les agriculteurs ont également été observés (+0,10 écart-type). Toutefois, ces avancées se sont accompagnées d’effets moins favorables. La coopération entre éleveur.ses a diminué (-0,06 écart-type) et les différends à caractère économique ont augmenté (+0,20 écart-type).

Une explication possible est que l’amélioration des relations et de la coopération a attiré des éleveur.ses extérieur.es aux communautés ciblées. Ces nouveaux.elles arrivant.es peuvent suivre des normes de coopération différentes et adopter des pratiques distinctes de celles des éleveurs installés, participant directement aux dialogues. Ce résultat souligne la difficulté d’intervenir dans des contextes où les frontières entre groupes demeurent mouvantes.

Absence de réduction durable des conflits

Les données collectées sur une période plus longue grâce aux smartphones ne montrent aucune amélioration durable des différends ou des conflits, quelle que soit l’intervention considérée. Aucune des deux approches n’a permis de réduire les conflits dans le temps. Certains indices, bien que pas très précisément estimés, suggèrent même une possible augmentation des violences entre agriculteurs et éleveurs à plus long terme. L’équipe de recherche souligne également que la collecte de données par smartphone s’est révélée plus efficace pour documenter les épisodes de violence que les différends de moindre intensité.

Conclusion

Cette étude apporte des enseignements importants sur les effets des différentes formes d’interaction entre groupes dans des contextes marqués par les conflits. Elle constitue une contribution précieuse à la littérature scientifique, qui s’intéresse encore relativement peu aux interventions menées en situation de conflit actif. Les résultats montrent notamment que les interventions qui favorisent les contacts sans aborder explicitement les sources de tension peuvent aggraver les perceptions négatives existantes. Plus largement, ils soulignent que la promotion des interactions, à elle seule, ne constitue ni une solution simple ni une réponse universellement efficace, en particulier dans des contextes où les groupes concernés sont mobiles et évolutifs.

Ces conclusions remettent en question l’idée selon laquelle le dialogue et les contacts entre groupes suffiraient, à eux seuls, à instaurer une paix durable dans des environnements instables. Les enseignements tirés de cette expérience pourraient être pertinents pour de nombreux autres pays confrontés à des conflits similaires, notamment la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Mali et le Burkina Faso, soit une vaste région d’Afrique subsaharienne regroupant environ 270 millions d’habitants (HRW, 2018).

    Le point de vue de Search for Common Ground

    Pour l’ONG Search for Common Ground, ces résultats confirment la pertinence de son approche globale : le dialogue local constitue un levier essentiel de transformation des conflits, mais ne peut, à lui seul, résoudre durablement des situations caractérisées par une forte mobilité des acteurs et des dynamiques complexes.

    La construction d’une paix durable nécessite d’inscrire les dialogues communautaires dans une stratégie plus large et multi-niveaux. Les interventions de résolution des conflits doivent également être poursuivies dans le temps et régulièrement renforcées afin de produire des effets significatifs et durables. C’est pourquoi Search for Common Ground associe les dialogues communautaires à d’autres outils, tels que des campagnes de communication de masse visant à diffuser des normes de paix, ainsi que des actions de plaidoyer auprès des autorités publiques afin de formaliser juridiquement les accords relatifs à l’accès et à l’utilisation des ressources.

    De futures recherches pourraient examiner si d’autres interventions développées par Search for Common Ground, combinant dialogue et outils plus larges de consolidation de la paix, constituent une alternative plus efficace pour réduire durablement les conflits entre agriculteurs et éleveurs.

    Equipe de recherche :

    • Soeren Henn est Professeur assistant en science politique à l'Université du Wisconsin-Madison. Ses recherches se situent à l'intersection du développement économique et de l'économie politique, avec un focus sur les États fragiles, les institutions informelles et les conflits en Afrique subsaharienne et en Amérique latine.
    • Oeindrila Dube est Philip K. Pearson Professor à la Harris School of Public Policy de l'Université de Chicago. Elle est associée à J-PAL, où elle siège au conseil d'administration et co-préside le secteur Crime et Violence. Ses recherches portent sur le développement politique et économique des sociétés, notamment sur l'utilisation d'outils cognitifs pour modifier les comportements et sur le rôle de l'IA pour renforcer la productivité et le développement économique.
    • James A. Robinson est professeur d'université à la Harris School of Public Policy et au département de sciences politiques de l'université de Chicago. Ses travaux explorent les causes sous-jacentes des divergences économiques et politiques, tant d'un point de vue historique qu'actuel, et s'appuient à la fois sur les méthodes mathématiques et quantitatives de l'économie et sur les méthodologies propres aux autres sciences sociales, telles que les études de cas, les approches qualitatives et le travail de terrain.
    Innovations for Poverty Action (IPA)

    Innovations for Poverty Action (IPA)

    Innovations for Poverty Action (IPA) est une organisation à but non lucratif fondée en 2002 qui conçoit et met en œuvre des évaluations d’impact pour tester l’efficacité des programmes de développement.

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