Réduire la stigmatisation autour de la santé menstruelle pour améliorer les résultats scolaires des jeunes filles
Comment améliorer l'accès des adolescentes à la santé et à l'hygiène menstruelles afin de favoriser leur scolarité ? C'est le défi auquel répond le programme Kilonga, conçu et mis en œuvre par CARE France et CARE Madagascar en partenariat avec le ministère de l'Éducation nationale malgache et évalué à travers plusieurs phases par une équipe de recherche de l'École d'économie de Paris (PSE).
Kilonga repose sur une approche innovante combinant l'amélioration des conditions d'hygiène et de santé menstruelles et une stratégie de renforcement des connaissances et capacités d’agir « Jeunes Filles Leaders » destinée à réduire les tabous et la stigmatisation autour des règles. L'objectif est de permettre aux adolescentes de mieux vivre leurs menstruations afin de limiter leurs conséquences sur leur parcours scolaire. Une évaluation d'impact expérimentale a mesuré les effets de cette approche sur la santé menstruelle, le bien-être, la fréquentation scolaire et les apprentissages des adolescentes. Elle visait aussi à identifier les modalités les plus efficaces en vue d’un passage à plus grande échelle, financé sur fonds propres de CARE et par le FID.
Les résultats d’impact clés
Alors que l’hypothèse initiale portait sur les liens de causalité entre lutte contre les stigmatisations et réduction de l’absentéisme scolaire, le programme n’a pas donné d’effets mesurables sur le maintien des filles à l’école. Il a, en revanche, fait émerger un mécanisme de causalité significativement favorable sur leurs résultats et leur parcours scolaires.
En effet, les résultats montrent qu'en améliorant les conditions de santé et d'hygiène menstruelles et en réduisant la stigmatisation autour des règles, Kilonga crée un environnement plus favorable, améliore les pratiques et le bien-être psychosocial des adolescentes, tout en produisant des effets significatifs sur leurs apprentissages.
+17%
de probabilité de passage en classe supérieure, par rapport au groupe contrôle ; depuis une base de 51%
+22%
de filles du groupe ayant bénéficié du programme combiné et acceptant de s'exprimer publiquement sur le smenstruations devant leurs camarades.
+0,56
écart-type d’amélioration des pratiques d’hygiène menstruelle des filles (utilisation d’une protection hygiénique notamment) dans les écoles bénéficiant des Jeunes Filles Leaders.
-2,3 bpm
de fréquence cardiaque moyenne (en battements par minute), signe d’une réduction du stress chez les filles bénéficiaires.
Méthodologie de l'étude d'impact
L'étude consiste en une évaluation expérimentale menée entre 2021 et 2023 auprès de 2 256 adolescentes scolarisées dans 140 écoles rurales de la région d'Amoron'i Mania à Madagascar. Les écoles ont été réparties aléatoirement entre trois groupes : un groupe témoin (35 écoles), un groupe bénéficiant du programme EAH (35 écoles), et deux groupes combinant EAH et Jeunes Filles Leaders (35 écoles chacun), selon deux modalités de diffusion de l’information : formelle ou informelle.
L’évaluation d’impact a permis de répondre à 3 questions de recherche
- 01Le programme améliore-t-il les conditions de santé et d'hygiène menstruelles ?
Le programme améliore les connaissances et les pratiques en matière de santé menstruelle (+0,36 écart-type pour les pratiques d’hygiène menstruelle avec le seul volet d'accès à l'Eau, assainissement et hygiène). Ces progrès viennent de meilleures infrastructures sanitaires, de la fourniture de protections réutilisables et de la sensibilisation. Les Jeunes Filles Leaders sont déterminantes pour transformer les connaissances en comportements. Associées au volet EAH, elles entraînent une nette amélioration de l’hygiène générale (+0,29 écart-type) et de l’hygiène menstruelle (+0,56 écart-type). Les effets se diffusent également aux mères, dont les connaissances et les attitudes vis-à-vis des menstruations évoluent positivement.
- 02Le programme réduit-il la stigmatisation autour des menstruations et améliore-t-il le bien-être des adolescentes ?
Le programme favorise une évolution des normes sociales. La stigmatisation liée aux menstruations recule de 0,6 écart-type selon des mesures objectives (exercices expérimentaux sur le terrain et observations des enquêteurs et enquêtrices). Les filles parlent plus facilement des règles et se sentent mieux intégrées à l’école, avec une baisse mesurable du stress (-2,3 bpm en moyenne). Les Jeunes Filles Leaders amplifient ces effets. D’après les réponses des filles aux questionnaires, la stigmatisation recule de 0,80 écart-type, contre 0,42 avec le seul volet EAH. Sur les mesures objectives, les deux groupes progressent dans des proportions comparables. Dans les écoles bénéficiant des Jeunes Filles Leaders, les adolescentes sont 22 % plus susceptibles de choisir d’expliquer un sujet lié aux menstruations devant leurs camarades.
Sur les garçons, le programme produit deux effets contrastés. D’une part, leurs attitudes deviennent plus progressistes (+0,35 écart-type). D’autre part, le harcèlement global signalé par les filles diminue, dans le cadre d’une amélioration plus large de l’environnement psychosocial de l’école, qui se traduit aussi par des liens sociaux renforcés entre élèves. Dans le même temps, une part plus importante des moqueries subies par les filles porte désormais sur les menstruations et vient des garçons (+0,23 écart-type, à partir d’un niveau initial faible). Cela pourrait refléter une plus grande visibilité du sujet. Ce résultat souligne la nécessité d’interventions ciblant aussi les garçons et le personnel scolaire.
- 03Le programme améliore-t-il les parcours scolaires et les apprentissages des adolescentes ?
Le programme améliore significativement les apprentissages, mais il n’a pas d’effet sur le maintien des filles à l’école.
Les compétences scolaires et cognitives progressent de 0,15 écart-type, avec des effets marqués en lecture et en mathématiques (+0,13 à +0,25 écart-type). Cela se traduit par une hausse de 17 % de la probabilité de passage en classe supérieure. Le programme améliore donc la qualité plutôt que la quantité du temps que les filles passent à l’école, ce qui est cohérent avec les observations relatives à la réduction du stress et à un meilleur environnement psychosocial. Le décrochage scolaire reste vraisemblablement déterminé par des contraintes économiques et sociales qui dépassent le champ de cette initiative.
Perspectives
Au vu de ces résultats, le FID accompagne une nouvelle phase de recherche. Elle vise à distinguer les effets et le rapport coût-efficacité de la composante « infrastructures » de ceux de la composante « formation des enseignants et Jeunes Filles Leaders », afin d’identifier le modèle le plus efficace et le plus facilement reproductible. CARE, J-PAL et l’équipe de recherche étudient avec le ministère de l’Éducation nationale et la Banque mondiale comment intégrer le programme au projet EAGER (East Africa Girls’ Empowerment and Resilience Project) du Groupe de la Banque mondiale, déployé dans 16 des 23 régions de Madagascar.
Pour aller plus loin
Recherche
Abdel-Sater, R. ; Beaujeu, M. ; Chinal, M. ; Durand, P-Y. ; Niedzialkowski, J. ; Zanuso, C.
Question de Développement, 2025
Diaz, O. ; Iannuzzi M. ; Macours, K.
Policy pilot, J-PAL
Macours, K. ; Vera Rueda, J. ; Webb, D.
Research Paper, PSE, 2026.
Media
Entretien avec Karen Macours.
CARE France, 2026.